Parce que c’était lui tout simplement, un ami

Écrit par : Étienne Haché

21 juin 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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C’était le 14 mai dernier, par une belle matinée ensoleillée. Un ami est décédé quelques jours plus tôt et je devais lui rendre hommage. Comme de raison, il est parti sans que je puisse lui dire au revoir. Je n’étais nullement préparé à cette fatalité. Mais qui peut bien l’être réellement?

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Le philosophe grec Aristote rappelait souvent que la mort est véritablement la seule chose à laquelle nous ne pouvons échapper. De cet événement douloureux malgré tout et de l’hommage qui suivit m’est venue cette réflexion sur l’amitié.

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Qu’avait-il de si particulier, cet ami? Que représentait-il vraiment pour moi? Qu’incarnait-il à mes yeux de si différent des autres pour que je le considère toujours ainsi, vingt-sept ans après, comme un véritable ami?

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Je pourrais invoquer une fois de plus Aristote pour qui la seule véritable amitié est une amitié vertueuse : «L’amitié parfaite, dit-il, est celle que nouent les hommes bons les uns avec les autres et ceux qui se ressemblent sur le plan de la vertu. Ces gens-là, en effet, se veulent mutuellement du bien de la même manière, parce qu’ils sont bons et le sont par essence» (Éthique à Nicomaque, Livre 9).

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Mais par-delà ce sens de la vertu qu’avait mon ami, c’était aussi un être irrésistible, attachant, dynamique. Il incarnait parfaitement ce dont parle un autre philosophe, Cicéron, dans son texte sur l’Amitié, à savoir : l’entente en toutes choses, spirituelle et humaine, mais accompagnée de bienveillance et de générosité. Cela lui était possible parce que c’était lui justement, comme le dit Montaigne en parlant de son cher ami, Étienne de La Boétie (Essais, 1580). Lui seul avait le potentiel de nous surprendre et de nous émouvoir; parce que c’était aussi un artiste, et ce, dans tous les sens du terme…

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Un ami à la fois artiste, artisan et politique

Plus concrètement, son amour pour la musique, son habileté manuelle et sa facilité à construire des réseaux de petits mondes communs faisaient de lui un être hors pair. Ces trois qualités le rendaient unique parce que justement elles font appel à un savoir-faire; un savoir bien particulier, c’est-à-dire un art, une tekhnê.

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Toutefois, contrairement à ceux qui prétendent tout connaître, mais qui en fait sont davantage ignorants — tel que le relate la discussion de Socrate avec les politiques, les poètes et les hommes de métier (Apologie, 21c-22e) —, lui, mon ami, était du genre plutôt modeste et bien à sa place. D’autre part, ce qu’il savait, il l’avait appris et pour beaucoup par la curiosité et le doute, qui sont sans doute les clés d’accès à tout savoir.

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Précisément, s’il avait une belle voix et s’il aimait chanter, comme il le fit un soir d’août 1999, à notre mariage, c’est parce qu’il avait constamment le regard tourné vers l’intérieur, en direction de son âme. J’imagine que c’est ainsi qu’il trouvait l’inspiration nécessaire pour porter sa voie vers les hauteurs. De toute évidence, son amour pour la musique et le chant (en particulier l’opéra) traduisait parfaitement son être; un être pas comme les autres, constamment porté par la lumière, le dépassement et l’espoir. Avoir un ami artiste, quel plaisir, quelle joie, quel émerveillement!

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Artisan, ses mains le servaient bien tout comme elles ont si servi à beaucoup d’autres dans le besoin. Elles suivaient constamment son degré d’inventivité, de création et d’imagination. Au Livre 10 de La République, où il distingue trois lits — le lit divin, celui de l’artisan et le lit de l’artiste —, Platon dit de l’artisan qu’il est le réceptacle sur terre du vrai modèle, le modèle divin. Le 3 mai dernier au soir, alors que je rendais visite à ses proches frappés par la douleur, je jetai un coup d’œil depuis ma chaise à sa table de travail avec les plans en construction ou inachevés. Me vint alors à l’esprit cette question : que vaut le savoir s’il n’y a plus d’artisans comme lui pour le représenter, l’imaginer, le concevoir et le faire vivre. Avoir un ami artisan, quelle chance, quel réconfort, quelle satisfaction!

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Mais il n’était pas qu’un chanteur et un artisan. Il possédait aussi un véritable don pour mettre les gens en relation. C’était aussi une marque de sa volonté de construire des ponts en permanence. Dans La vie de l’esprit, la philosophe Hannah Arendt dit ceci : «Nos décisions concernant le juste et l’injuste repose sur le choix de notre compagnie, ceux avec qui nous désirons passer notre vie. Et nous choisissons généralement des exemples, des exemples de gens morts ou vivants, des exemples d’événements passés pour présents».

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Inutile de dire que mon regretté ami fait partie à jamais de la compagnie humaine. Son génie politique et sa compréhension de sens commun peuvent à coup sûr servir d’exemple en ce monde. Il a été ce que doit être idéalement un véritable ami, à savoir un cœur intelligent; ce «cœur intelligent» qui, comme le dit si bien Arendt, «rend supportable le fait de vivre […] avec […] les autres et leur permet à eux de nous endurer».

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Son art de construire des petits mondes publics communs offrait non seulement des espaces et des ouvertures nouvelles, mais il projetait un monde à venir. Il permettait des amitiés politiques où la confiance et l’affection régnaient. En cela, mon regretté ami était un bon et vrai démocrate. Avoir un ami de cette trempe, engagé sur le plan moral et politique, quelle source d’espoir en l’homme et dans le monde!

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L’amitié préserve la dignité en tout homme

Maintenant que sa présence n’est plus là, se pose la question suivante : que faire sans lui? L’exigence du devoir de sa mémoire, bien évidemment. Or, il n’y a pas à choisir entre l’amateur de musique, l’artisan et le génie de sens commun. D’aucuns seraient sans doute d’accord avec moi pour se demander plutôt comment une telle habileté réunissant ces trois qualités est encore possible aujourd’hui.

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Ce dont je suis au moins persuadé, c’est que ces trois choix de vie réunis en un seul homme, comme ce fut le cas chez cet ami, préservent la dignité humaine dans toute sa splendeur et sa complexité. Peut-être mon cher ami n’avait-il pas toujours conscience lui-même de la portée de sa maxime; à la manière du génie hégélien qui possède le don, mais peut difficilement l’expliquer et encore moins le transmettre. Chose certaine, ce don qu’il laisse derrière lui me sera bien profitable pour la suite.

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Nourri par l’amitié, son héritage me fait prendre conscience également de l’importance d’une culture générale alliant vie intellectuelle et formation pratique, culture de l’esprit et savoir-faire, esprit critique et action politique, etc.

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Que demander de mieux d’un véritable ami? J’espère de mon côté lui avoir autant apporté. Car, comme le souligne Aristote, c’est bien la raison d’être et la richesse de l’amitié que de « gens de bien s’apprennent mutuellement les bonnes manières ».

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Je posais précédemment cette question : «Que faire sans lui?». Je me demandais aussi : «Comment une telle habileté réunissant ces trois qualités, l’artiste, l’artisan et le politique, est encore possible aujourd’hui?». Mais il y en a une autre que je me pose, tout aussi fondamentale : comment une telle amitié, si riche et instructive, est encore possible de nos jours?

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