le Jeudi 18 avril 2024
le Vendredi 1 mars 2024 18:53 Chronique «jeunesse»

La lumière n’existe pas sans l’ombre

Le Code Noir. Photo : France, Louis XIV, Louis XV, domaine public, via Wikimedia Commons
Le Code Noir. Photo : France, Louis XIV, Louis XV, domaine public, via Wikimedia Commons
Je m’appelle Malum. Je suis la force surnaturelle du mal. Invisible et omniscient, je dérive parmi les hommes. La dernière fois que je t’ai rendu visite, je t’ai incité à faire une mauvaise action. Je suis si sournois que tu n'as même pas soupçonné ma présence.
La lumière n’existe pas sans l’ombre
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Ce texte écrit par Kaylie Murangwa est une fiction basé sur des éléments historiques et répond à sa volonté de partager son sentiment alors que le Mois de l’histoire des Noirs s’achève.

Je n’aime pas être reconnu, car cela incite l’homme à s’allier aux forces du bien. Une hérésie pour moi qui suis toujours en conflit avec Bene, le bien.

Avec le temps, je crois m’affaiblir et vieillir et j’ai l’impression de perdre de ma puissance. Le bien va-t-il prévaloir? J’en doute, mais je ne sais pas comment cela va finir. Je me souviens de comment tout cela a commencé. 

Je me souviens de Mathieu da Costa. Il portait un chapeau en cuir orné d’une plume et il naviguait ardemment vers ce territoire devenu le Canada. C’était au début du 17e siècle. 

Racisé, il était pourtant un homme libre. Il avait signé un contrat sur un parchemin «en mai 1608 à Amsterdam […] [avec] un marchand de Rouen, et dans lequel il s’engage à accompagner l’année suivante […] Pierre Dugua de Mons ou à naviguer en son nom, et à lui servir de truchement (interprète) “pour les voyages de Canada, Cadie et ailleurs”».

Cela fait de lui, selon les écrits, la première personne d’origine africaine à poser le pied au Canada. Polyglotte, il sert d’interprète aux explorateurs et aux Premières Nations. Parlant le français, l’anglais, le néerlandais et le portugais, il s’illustre aussi dans le dialecte pidgin basque. 

Ce dialecte originaire de la région du même nom en Europe a été utilisé pour le commerce de la fourrure dans la région du golf du Saint-Laurent. Il s’est imposé dans les relations entre les Premières Nations et certains explorateurs et commerçants afin de réduire le fossé culturel entre ces communautés. 

Malgré mon acharnement à l’interrompre dans ses missions, Bene est à ses côtés pour le voir réussir. 

Stratégique, sournois et revanchard, quelques siècles plus tard, j’omets délibérément, par la voix des historiens, de citer son héritage et son travail acharné dans les livres. Ma méchanceté ne s’arrête pas là, car tous les Canadiens noirs de cette époque sont pour moi de simples Mathieu da Costa.

En voici la preuve : «la présence de Canadiens noirs […] a été grandement mise de côté, ce qui est partiellement dû au fait que les historiens ont préféré se pencher sur d’autres sujets». Voilà pourquoi vous ne connaissez peut-être pas la famille Bonga, Joseph Lewis et d’autres commerçants de fourrure de descendance africaine. 

Il en est aussi ainsi pour les Colored Corps, une compagnie de miliciens noirs d’abord asservis, puis libres pour finalement être enrôlés pour la guerre. Lors de la bataille des Hauteurs de Queenston, en 1812, nombreux sont ceux qui n’en sont jamais revenus.

Rien ne m’arrête!

Si je compare mes capacités à faire le mal, ma prestation envers Mathieu da Costa n’était pas la meilleure. J’étais motivé à en faire plus. Quatre-vingts années après son arrivée, je déverse ma frustration en polissant cette loi venue de France, le Code noir (1685) qui, malgré sa non-utilisation sur les territoires de la Nouvelle-France, était la bible des colons. En effet, bien qu’il ne soit «jamais adopté officiellement en Nouvelle-France, il est utilisé pour orienter les actions des colons participant à la traite des esclaves»

Deux siècles de bons et loyaux services!

Rappelez-vous, je n’aime pas laisser de trace de mes méfaits afin d’éviter que mes actions soient mises au grand jour. J’ai donc faussé la narration d’une grande partie de l’Histoire canadienne en m’assurant que «plusieurs personnes pensent que l’histoire des Noirs au Canada découle de l’esclavagisme aux États-Unis».

Me voilà satisfait!

***

Bien plus tard, Viola Desmond apparaît… Née à Halifax, cette Afro-Néo-Écossaise, courte de taille, avec ses cheveux apprêtés, et esthéticienne de métier, est d’abord une femme d’affaires et une militante des droits civils. 

Le 8 novembre 1946, «en route vers une réunion d’affaires à Sydney», en Nouvelle-Écosse, sa voiture tombe en panne dans la petite communauté de New Glasgow. Je m’esclaffe! Découragée, elle doit attendre le lendemain pour la faire réparer. Elle y passe la nuit, mais avant, elle décide d’aller au cinéma pour y voir La Double Énigme, un film à suspense prémonitoire.

Au cinéma, elle achète une place à l’avant de la salle afin de répondre à sa myopie. La caissière lui remet un billet pour le balcon. À l’époque, ce geste témoignait de l’acceptation et la consolidation de ma volonté dans la société.

J’avais semé des graines de division et j’en avais récolté les fruits. Bien qu’il n’y avait pas de ségrégation officielle en Nouvelle-Écosse, le cinéma, lui, réservait le parterre aux Blancs, une pratique discriminatoire et courante dans toutes les provinces canadiennes. 

Perplexe face à l’inscription «balcon», elle retourne voir la caissière et «lui demande d’échanger son billet pour une place au parterre». La caissière refuse et lui indique qu’elle ne peut pas vendre ce genre de billets «à des gens comme vous».

Me voilà rassuré, cette caissière est bien sous mon emprise! Mais Viola a la tête dure. Elle insiste et s’installe dans un siège au parterre. Je suis enragé! J’insiste, la direction l’expulse. S’ensuit une altercation, elle se blesse à la hanche. J’exulte d’abord de bonheur, mais au fond de moi, je suis furieux. 

Elle a résisté! Elle n’a pas cédé à la discrimination et à la ségrégation. 

À la suite de cet évènement, Bene harangue la communauté afro-néo-écossaise qui se mobilise. Bene incite à l’activisme et inspire le mouvement des droits civiques au Canada. 

Je suis humilié et exaspéré de savoir que mes victimes prennent conscience de mon abjection, de mon ignominie, et se retournent contre ma doctrine. Et cela ne s’arrête pas là, me voilà honteux! En 1995, Jean Augustine, députée de la circonscription d’Ebitocke-Lakeshore, propose  au Parlement du Canada une motion qui vise à me dénoncer. 

Elle se lève et déclare que «cette Chambre des communes prenne acte de l’importante contribution des Canadiens noirs dans la fondation, la croissance et l’évolution du Canada, la diversité de la communauté noire du Canada et de son importance dans l’histoire de ce pays».

La motion est acceptée. Je fulmine!

C’est ainsi que naît le Mois de l’histoire des Noirs au Canada en écho à ce mouvement né aux États-Unis. En comblant les lacunes des contributions des Noirs dans l’histoire du Canada, cette célébration met en lumière mes agissements, je n’ai plus personne à duper.

J’erre toujours parmi les hommes. La plupart résistent aujourd’hui à mes pulsions. Ils s’allient au bien. J’ai perdu la bataille, mais je ne perdrai pas la guerre…

GlossaireIgnominie : bassesse extrême

En ce premier jour du Mois de la francophonie albertaine, les célébrations du lever du drapeau franco-albertain ont été perturbées ou annulées en raison du décès de l’ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney.

Nous reviendrons sur ces évènements dans les prochains jours.

Toute l’équipe du journal vous souhaite un très bon Mois de la francophonie albertaine! 

La rédaction