le Samedi 18 mai 2024
le Dimanche 5 mai 2024 11:23 Chronique «jeunesse»

Pression des pairs : êtes-vous un mouton de Panurge?

Illustration  Albert Robida, Public domain, via Wikimedia Commons
Illustration Albert Robida, Public domain, via Wikimedia Commons
Je me souviens clairement de la première fois où j'ai été confrontée à la pression des pairs.
Pression des pairs : êtes-vous un mouton de Panurge?
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-Mama, j’aimerais changer de style de cheveux, dis-je placidement. 

Mama ne fait aucune réflexion. Ses mains fines et laiteuses continuent de tresser avec application les cheveux de sa petite fille. Elle fredonne un air religieux qui emplit l’espace du salon d’une grande sérénité. Telle une artiste, elle entrelace plusieurs mèches de cheveux qu’elle confinera plus tard en chignon. 

– Tous les dimanches, elle se tient au-dessus de moi et fait ainsi. 

Grandir à l’autre bout du monde, ses délires de jeune fille, les drôles de disputes qu’elle a eues avec ses frères et sœurs… lorsqu’elle me tresse, nous placotons. Elle perpétue cette tradition, on tisse ainsi des liens.

-Maman, arrête de me tresser!

-Je ne suis pas en train de te faire mal! Pourquoi devrais-je arrêter? 

L’agacement d’avoir interrompu son chant se traduit par un chip bruyant et distinctif.

Elle continue. Elle brosse mes cheveux, les sépare en brins. Elle peigne ma chevelure ébouriffée, aussi épaisse qu’une crinière de lion, une couronne de majesté. 

Je le sais, mon afro fait tourner les têtes. C’est comme un halo qui irradie ma présence, ma force.

Cette couronne me donne la confiance nécessaire pour me tenir debout en dépit de mes différences, car sa beauté fait que j’embrasse son essence. 

Pourtant, depuis quelques mois, je ne le perçois plus ainsi. Mes cheveux sont devenus des barbares récalcitrants aux boucles filiformes ressemblant à de vulgaires tire-bouchons oppressés. Avec ces tresses, je ressemble à un porc-épic. 

L’origine de l’expression «mouton de Panurge» remonte au 16e siècle. On la retrouve dans Le Quart Livre, un roman de François Rabelais publié en 1552.

Dans cette histoire, Panurge achète un mouton et, après une dispute avec le propriétaire du troupeau, jette l’animal à l’eau. À la surprise de tous, les autres moutons du troupeau suivent le premier, sautant à l’eau les uns après les autres et s’y noyant. (Source tutoratpro.com)

Un exemple satirique de la tendance humaine à suivre aveuglément un leader ou un groupe sans se poser de questions.

Puisque toutes les filles de ma classe ont de longs cheveux soyeux et lisses comme du satin, on me laisse entendre que je devrais en faire de même avec les miens, pour être «mignonne». 

J’insiste une nouvelle fois auprès de ma mère. Elle finit par céder.

Elle s’active, brûle ma crinière, mais aussi notre moment pour tisser des liens. 

Cette tradition que nous avions est remplacée par de vagues souvenirs où je courbe l’échine, les oreilles baissées, à grimacer lorsque le fer à lisser s’approche trop près de mon cuir chevelu.

Difficiles moments.

La pression des pairs…  

Cette persuasion, cette pression, cette incitation imposée par votre entourage de manière directe ou insidieuse pour vous intégrer au groupe, pour plaire, pour être accepté des autres… «mes amies». 

À l’époque, mon esprit de fillette de 10 ans était bien naïf et inconscient de l’impact que cela pouvait avoir sur ma vie. 

«Tout le monde le fait! Pourquoi pas moi? Si je ne fais pas ce que les autres font, je ne serai pas cool!» me disais-je.

Heureusement, cette mentalité a finalement pris fin… je l’espère. 

Un soir dans le parc voisin

Il fait beau. Le soleil se reflète brièvement sur ma peau vitreuse, alors que sa douceur tiédit par le balayage de la brise du printemps. Alors que les autres enfants du quartier se regroupent entre amis, je suis une fois de plus laissée pour compte. 

Vague à l’âme, tête baissée, je lambine vers les espaces dédiés aux jeux, j’y prends de la craie pour dessiner sur le sol. Seule. Au loin, d’un coup, j’entends la voix aigüe d’une jeune fille. «Viens jouer avec nous!», crie-t-elle. 

Je suis sceptique, car nous ne jouons généralement pas ensemble. Heureuse de cette invitation, je lâche ma craie et cours vers elle et ses amies. Grande, élancée, ses cheveux sont attachés avec un ruban rouge scintillant, elle rayonne d’un air imposant. 

– Nous jouons à cache-cache et tu vas compter, m’ordonne-t-elle. 

Alors que je m’apprête à compter, une autre enfant demande à jouer avec nous. Elle plaide son désir d’une voix calme et fluette. Son pantalon est troué, elle a de longs ongles bruns et une crotte au nez qui perd l’équilibre. 

C’est mon amie. Nous dessinons à la craie et jouons à la marelle ensemble pendant les vacances. Le groupe la toise et se moque. 

– Que veut cette idiote? Elle est de la crotte!, chantent-elles à tue-tête. 

Ses yeux larmoyants reflètent mon âme accablée à laquelle elle pouvait clairement s’identifier. J’ai envie de leur dire d’arrêter, mais je déplairais à la foule. Alors, je me joins au chant. 

À cet instant, elle éclate en sanglots et la petite foule s’esclaffe. Nous continuons à jouer comme si de rien n’était, mais ma culpabilité m’empêche d’avoir du plaisir avec mes nouvelles amitiés. 

Celle dont on s’est moqué rejoint ma mère assise sur un banc à proximité. Elle lui raconte tout ce qui vient de se passer. 

Ma mère se lève, s’approche de moi à grandes enjambées et m’agrippe le poignet. Avec son regard noir, accentué par une mimique colérique de ses sourcils foncés, elle me murmure en grinçant les dents : «Tu auras des explications à me donner à la maison».

Et ce soir-là, ma mère et moi avons une très longue conversation.

– Kaylie, plus tard, tu vas changer la façon dont tu t’habilles, tu vas changer ton comportement et même avoir des dépendances si tu continues de faire des compromis pour les autres!

Par la voie du sermon, elle poursuit :  

-Il faut être soi-même, d’accord? Surtout, apprends à dire non. Tu m’as bien comprise!

Elle secoue la tête et lâche dans un dernier soupir 

– Quel mouton de Panurge! 

Sans explications, la conversation, ou plutôt la remontrance, s’arrête là. Je suis invitée à aller me coucher.

Cette dernière remarque, j’y ai réfléchi longtemps avant de fermer les yeux. Tout comme un mouton, j’ai suivi le troupeau, sans réfléchir ou tenir compte de mon sens critique, juste pour m’intégrer. 

J’ai déçu mon amie et ma mère. Depuis ce jour, je me suis promis de résister à la pression des pairs et de ne plus jamais être un «mouton de Panurge».

Glossaire Remontrance : Discours par lequel on montre à quelqu’un ses torts, ses erreurs, pour l’engager à se corriger