le Mercredi 24 juin 2026
le Mercredi 24 juin 2026 7:00 Économie

Souveraineté numérique Quand il faut se garder la tête… dans les nuages

Données numériques  — Crédits: Ron Lach, Pexels
Données numériques
Crédits: Ron Lach, Pexels

En ce mois de juin 2026, une réalité invisible, mais omniprésente depuis un bon moment frappe le Canada : notre infrastructure numérique prend ses assises en sol étranger. En effet, que vous consultiez vos courriels ou effectuiez une simple recherche en ligne, vos données transitent par les serveurs de trois ou quatre multinationales américaines.

Souveraineté numérique Quand il faut se garder la tête… dans les nuages
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Entre l’intégration forcée de l’intelligence artificielle (IA) comme Gemini dans nos outils quotidiens (Copilot pour Microsoft), les révélations chocs sur le monopole du stockage de données et les exigences de la surveillance policière, le citoyen se retrouve pris au piège  de sa consommation obligée des outils IA et de l’internet.  Car il faut se le dire, apprivoiser cette nouvelle technologie n’est pas un choix, mais une nécessité.  Il s’agit bien ici d’une révolution numérique qui est là pour rester et les enjeux dépassent la simple question de la cybersécurité : c’est une question de survie culturelle, politique et sociale.

Un monopole inquiétant : 85 % du « nuage » canadien est américain!

L’actualité vient de dévoiler une étude inquiétante. Un rapport publié le 2 juin dernier par le Projet antimonopole canadien (CAMP) révèle que trois entreprises américaines — Amazon (42 %), Microsoft (31 %) et Google (12 %) — contrôlent à elles seules 85 % du marché de l’infonuagique (cloud) public au Canada. Cette concentration est nettement supérieure à la moyenne mondiale, qui se situe autour de 66 %.

Concrètement, cela signifie que le patrimoine numérique canadien, y compris les données de nos ministères, de nos banques et de nos institutions administratives, dort chez des tiers étrangers. Face à ce constat, Ottawa s’apprête à déployer une stratégie nationale sur l’IA pour tenter de rebâtir des assises numériques souveraines; réaction obligée qui dessert néanmoins la cause.

L’importance de la sécurité

Selon Mohamadou Ly, PDG de CyberShieldMaple Inc., une compagnie qui œuvre dans la cybersécurité,  « On doit contrôler notre information, sinon on est dépendant », affirme-t-il, en ajoutant que des lois, comme la Loi C27, suggèrent que les données numériques devraient rester au Canada et que, si ce n’est pas le cas, il faut le consentement de l’utilisateur. Dans les faits, les données peuvent voyager, mais les entreprises canadiennes sont responsables de leur sécurité comme si elles étaient encore ici. Des compagnies comme celle de M Ly, basée à Calgary, contribuent à l’implémentation de cette Loi, en veillant à la conformité des industries règlementées et à la protection des actifs numériques. 

Cependant, le retard est immense. Cette dépendance envers ces « géants du numérique » crée un risque géopolitique majeur, où le Canada reste à la merci des lois et des intérêts corporatifs de nos voisins du Sud, capables d’utiliser l’accès technologique comme levier politique. Ainsi, bien que le Canada possède des « entrepôts » de stockage de données, à Montréal, à Toronto et même à Calgary, choisi, entre autres, en raison de leur climat froid (qui limite les frais de climatisation des serveurs), cela ne signifie pas pour autant que l’information est souveraine.

Drapeaux Canada et États-Unis

Crédits: Lara Jameson, Pexels

Le piège invisible du routage

En effet, bien que le Canada soit doté de centres de données très développés, ces entrepôts appartiennent à des compagnies américaines et le gouvernement des États-Unis peut théoriquement exiger d’y avoir accès en vertu du U.S. CLOUD Act, peu importe le pays où le serveur est installé.  Il y a donc une différence significative entre la résidence et la souveraineté des données et cette nuance importante creuse le piège du routage.  De fait, si vous envoyez un courriel à votre voisin en Alberta, les données internet ne prennent pas nécessairement le chemin le plus court. Elles peuvent être routées temporairement par des centres de transit à l’étranger, en Europe ou en Asie par exemple, avant de revenir au Canada, ce qui présente des enjeux de sécurité non moins inquiétants.

L’IA obligatoire et le grand flou législatif

Parallèlement à ce contrôle des infrastructures, l’accès à nos informations se fait plus intime. Google impose désormais son outil d’IA, Gemini, au cœur de son écosystème Workspace, tout comme Microsoft le fait avec Copilot. Ce n’est plus une option que l’on choisit d’activer ; l’IA analyse, trie et traite nos flux d’informations en temps réel sous prétexte de productivité. Et le constat y est : on sauve du temps!

Pendant ce temps, le cadre légal canadien patine. La première tentative de règlementation globale de l’IA (le projet de loi fédérale C-27 et la loi AIDA) a été freinée au début de l’année 2025. En l’absence de lois modernes, les organismes de surveillance doivent jouer aux policiers après coup.

Le 25 avril 2026, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, de concert avec les commissaires de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et du Québec, a d’ailleurs publié un rapport d’enquête conjoint accablant contre OpenAI (créateur de ChatGPT), confirmant la collecte massive de données personnelles sans consentement valide. Google et ses pairs naviguent dans ce même flou, récoltant nos interactions pour « entraîner » des algorithmes privés, alors que ces mêmes géants montent aux barricades quand, pour des raisons de prévention criminelle, les instances policières demandent accès à ces mêmes informations.  Un « nuage » de fumée? On est en droit de se questionner.

Quand la technologie avance à la vitesse grand V

Le confort technologique a un prix : celui de notre autonomie et de notre sécurité. Alors que le gouvernement fédéral cherche à reprendre le contrôle de notre espace numérique, il appartient également aux citoyens et aux institutions d’exiger une plus grande transparence et une surveillance accrue. Ceci dit, le virage technologique imposé par le développement de l’intelligence artificielle constitue un phénomène historique, au même titre que l’arrivée du téléphone cellulaire.  C’est une réalité que nous devons embrasser individuellement et collectivement et qui évolue à la vitesse d’un TGV : vaut mieux être assis que de courir après le train!

Sources et références

  1. Canadian Anti-Monopoly Project (CAMP), Rapport sur la concentration du marché de l’infonuagique au Canada, publié le 2 juin 2026.
  2. Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, Rapport d’enquête conjoint sur les pratiques de données d’OpenAI, en collaboration avec les commissariats à l’information et à la vie privée de l’Alberta, de la C.-B. et du Québec, 25 avril 2026.
  3. Schwartz Reisman Institute (Université de Toronto), What’s Next After AIDA? Analysis of Canadian AI governance post-Bill C-27, février 2025.