Pétrole quand tu nous tiens…

Écrit par : Étienne Haché

18 avril 2022

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
L’actualité récente dominée par la guerre en Ukraine et le chantage à l’Europe exercé par la Russie au moyen du gaz et de l’or noir nous conduisent une énième fois à réfléchir à notre dépendance à l’égard des énergies fossiles et aux alternatives pour s’en libérer; sinon dans l’immédiat, du moins dans un proche avenir.

 

Face à une situation paradoxale de nécessité et de souci environnemental, nous oublions que ce n’est pas la première fois que le pétrole s’invite dans la géopolitique internationale et l’ordre économique.

 

«Face à une situation paradoxale de nécessité et de souci environnemental, nous oublions que ce n’est pas la première fois que le pétrole s’invite dans la géopolitique internationale et l’ordre économique.»

 

Ce n’est pas lors du premier pic du pétrole de 1862, en pleine guerre américaine de Sécession, ni durant la période de 1865 à 1890, avec les fluctuations de la production américaine et les premiers forages, ou encore avec l’épidémie de choléra de 1894 en Azerbaïdjan, qui s’est traduite par une forte augmentation du prix, mais au tournant du 20e siècle que surgissent des transformations radicales dans la production et la consommation du pétrole.

 

De la voiture aux deux chocs pétroliers

Entre 1915 et 1925, la forte demande dans les transports, notamment les voitures dont le marché explose aux États-Unis, voit le prix de l’essence doubler. Cette augmentation, également liée à la Première Guerre mondiale, va engendrer ce qu’on a appelé la «pénurie d’essence de la côte ouest». Quelques années plus tard, entre 1929 et 1931, la Grande Dépression va cependant contribuer à réduire fortement la demande de pétrole. Tant et si bien que, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, voire largement au-delà, avec les loisirs et la consommation, son cours reste somme toute normal en dépit de pics temporaires. Malgré la crise du canal de Suez en 1956, qui bloque environ 10% de la production mondiale, il n’y a pas de hausse catastrophique du prix du pétrole, car la ressource est dorénavant exploitée ailleurs qu’au Moyen-Orient.

 

En définitive, il faut attendre le 6 octobre 1973, date du premier choc pétrolier, qui correspond à la guerre du Kippour, opposant Israël à la coalition arabe conduite par l’Égypte et la Syrie en réponse à la guerre des Six Jours (1967), pour apercevoir un changement de cap. En guise de sanction au soutien américain à Israël, les pays arabes membres de l’OPEP, réunis en assemblée extraordinaire au Koweït, décident alors d’augmenter de 70% le prix du baril de l’or noir et d’en réduire la production. Le monde entier entre ainsi dans une crise économique majeure causée par le premier choc pétrolier.

 

Les prix vont alors radicalement exploser. L’année suivante, en 1974, l’embargo sera finalement levé. Mais ce n’est que de courte durée. Quatre ans plus tard, en 1978, surviendra le deuxième choc pétrolier, qui sera pire que le premier. Il a cette fois sa source dans la révolution islamique après la fuite du shah d’Iran. L’Iran diminue sa production de pétrole et rompt carrément de juteux contrats avec des multinationales américaines, ce qui a pour effet de causer une explosion des prix à la pompe. Mais le monde n’est pas en reste puisque dès septembre 1980 le conflit Iran-Irak va contribuer à ralentir les exportations et maintenir les prix du pétrole à un cours très élevé pendant quelques années.

 

Comment parer à d’éventuelles crises?

Crise après crise, le monde sort complètement traumatisé par la hausse des prix des énergies, notamment le pétrole. D’où la nécessité pour les pays non membres de l’OPEP de trouver les moyens de se prémunir contre des changements brusques sur le plan énergétique. Outre le changement d’heure et la construction de centrales nucléaires, songeons aux nouveaux forages dans divers endroits du monde (Mexique, mer du Nord, Alaska, Canada, Sibérie). De même, au milieu des années 1980, un pays comme l’Arabie saoudite va considérablement augmenter sa production. Tant et si bien qu’en 1986, le baril de pétrole se situait à 10 dollars. Après une guerre d’usure qui a vu leur économie souffrir, l’Iran et l’Irak feront de même à partir de 1988.

 

«Crise après crise, le monde sort complètement traumatisé par la hausse des prix des énergies.»

 

Si le marché du pétrole reste encore volatil en 1990 — en témoigne l’invasion du Koweït par l’Irak qui rend instable la production dans le Golfe —, le baril de pétrole demeure autour des 20 dollars. Curieux contraste à partir de 2002 : le baril se met constamment à augmenter, passant de 18 à 140 dollars avant la fin 2008.

 

Cette augmentation fulgurante, que rien ne laissait présager, tient à l’épuisement de la ressource, notamment en mer du Nord, et à un manque d’investissement des entreprises du secteur (moins de prospection, moins de forage, moins d’entretien des pipelines) à une époque, 1990, où le prix du baril était faible. Mais elle tient aussi à une forte demande de pays émergents comme l’Inde et la Chine. Au point où le baril passera pour la première fois au-dessus des 100 dollars en janvier et en juillet 2008.

 

Comme chacun sait, en septembre 2008, une crise financière mondiale découlant de la faillite de la banque américaine d’investissement Lehman Brothers allait s’abattre violemment sur les économies nationales. Au début de l’année 2009, le prix du baril de pétrole fut divisé par trois, voire quatre, fluctuant entre 30 et 40 dollars. Or, deux ans plus tard, en 2011, aidé par les printemps arabes (Égypte, Yémen, Libye, Tunisie, Syrie) et toujours marqué par une forte demande chinoise et une baisse de la production du pétrole conventionnel, le baril atteint de nouveau les 100 dollars.

 

Une période d’incertitude qui s’ouvre

L’année 2014 voit des investissements rentables dans le pétrole de schiste et les sables bitumineux. Avec un prix mondial fixé autour de 100 dollars, des pays comme les États-Unis et le Canada, devenus chefs de file en la matière, participent à une guerre des prix. Mais la baisse de la demande chinoise en contexte de ralentissement économique contribue à diviser à nouveau par quatre le prix du baril, passant de 120 en 2014 à 30 dollars en 2016.

 

Rien ne s’arrange avec la COVID-19 à partir de février-mars 2020. Le monde s’arrête, l’économie se contracte, les chaînes de production tournent au ralenti, les avions sont immobilisés sur les tarmacs des aéroports, les employés sont placés en télétravail. Bref, le cours du pétrole s’effondre et passe même en territoire négatif pour atteindre -37,63 dollars le 20 avril (selon West Texas Intermediate). Depuis, les prix ont progressé et la plus forte augmentation a été le 8 mars 2022 lorsque le baril de brut s’élevait à 123,70 dollars.

 

 

Il est bien difficile de déterminer si les sanctions internationales contre la Russie vont être étendues à son pétrole et à son gaz. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous assistons encore une fois à une extrême volatilité des prix en raison d’une offre très mobile venant de gros pays producteurs, qui peuvent à tout moment décider de couper leur production ou de l’augmenter pour des motifs géopolitiques, et à cause d’une demande qui pourrait être très mouvante et imprévisible — ce qui semble le cas en Europe où la question d’un boycott du pétrole russe est sur la table.

 

Tandis que sur les marchés des actions l’offre reste assez constante, avec une réserve de titres susceptibles d’augmenter par des introductions en bourse, un accroissement de capitaux, ou, au contraire, de les diminuer par des offres publiques d’achat (OPA) ou par des faillites, dans le cas du pétrole l’affaire est beaucoup plus complexe puisque ce sont à la fois l’offre et la demande qui réagissent simultanément.

 

Outre le fait qu’elle nourrit des sources de tensions — en 2020, l’Arabie saoudite pratiqua contre la Russie et l’Iran une baisse des prix du brut —, cette malheureuse combinaison d’offre et de demande provoque dans le même temps des crises économiques — le krach boursier de 2020 — et empêche le développement d’énergies alternatives.

 

Rien n’est donc simple avec le pétrole. Renvoyons donc à ses défenseurs cette question : Que serait le monde sans le pétrole?

 

«Que serait le monde sans le pétrole ?»

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